samedi 21 mai 2016

Un « Tu » puissant et percutant

Vous ne me croirez pas, ça m’intimide d’en parler. 
— Parce que tant d’autres en ont déjà fait l’éloge, il suffit d’écrire le titre du livre, et ajouter «blogues», au besoin pour voir l’abondance des appréciations sur le roman La femme qui fuit. Qu’aurais-je à rajouter de plus ou même de différent? 
— Parce que plus un livre me touche, plus j’aime, moins je trouve les mots pour en parler comme si je n’étais pas à la hauteur du sujet. 
— Parce que je retarde le moment d’en parler comme pour rester encore un peu entre les pages du livre. Dès que j’aurai fini d’en parler, comme une longue expiration, ce que j’ai ressenti s’évanouira-t-il? 
— Et bizarrement, parce que le livre n’était pas (et n’est toujours pas) disponible en numérique chez pretnumerique.ca je n’ai pu l’emprunter dès sa sortie, j’ai attendu que ma nièce me passe son cadeau de Noël. Un plaisir d’autant attendu que le ravissement en fut décuplé. Doublé du bonheur de tenir dans ses mains ce format 4 sur 8 que j’aime tant.

J’ai attendu un peu pour voir si le besoin d’en parler allait décroître. Eh non! Donc, impressions.

Un roman qui commence par « La première fois que tu m’as vue, j’avais une heure. Toi, un âge qui te donnait du courage. » 
Qui fait l’unanimité chez les chroniqueurs, blogueurs, lecteurs de tous les milieux
Qui tient plus que les trois mois habituels sur les tablettes des librairies
Qui remporte des prix
Qui parle d’un temps dont j'entendais parler dans ta jeunesse
Où il est question de peinture, de poésie, mes arts favoris… Qui m’a rendue curieuse des tableaux et des poèmes de Suzanne Meloche d’abord, et de ceux des Borduas, Barbeau et de quelques autres que j'avais un peu oubliés.
Qui me rend curieuse de cette Manon Barbeau qui m’a tant impressionnée quand j'ai partagé avec elle des ateliers de théâtre, alors que nous avions toutes deux seize ans…
Qui traite de la liberté, de l’abandon, des femmes, sujets qui me touchent, qui m’interpellent…
 
Je dis souvent que je ne lis pas comme les autres parce que je prétends être auteure. J’ai peur des mots des autres. Du doute qu’ils glissent en moi. En fait, je devrais cesser de radoter à ce sujet, je me suis renforcée au fil de mes lectures et de mes écritures, je sais maintenant qu’ils me font plutôt du bien, les mots des autres. Et je suis capable d’admirer, capable d’aimer sans me sentir rejetée ou me considérer nulle. Et puis finalement chacun lit et réagit avec son vécu, son expérience, ses yeux de professeur ou de cinéaste ou d’écrivain ou de femme ou d’homme. Je l’ai bien vu en lisant les blogues au sujet de ce livre.

Je voulais lire La femme qui fuit pour l’histoire, pour savoir en quoi ce roman était exceptionnel. Qu’on me raconte le temps du Refus global, qu’on m’explique le choix de Suzanne Meloche d’abandonner ses enfants. Ce que j’ai finalement aimé c’est le style, les chapitres courts qui donnent un rythme à la vie décrite, j’ai été atteinte par cette force des mots, par ce « Tu » employé, qui martèle chaque phrase comme un clou qu’on enfonce et qui fait mal. 
  • Présence fauve, saignante
  • Tu peins avec des griffes, la salive en écume, le geste en bataille. Tu déploies un cri rouge sur la toile humide.

J’aurais pu citer plusieurs phrases par page. J’ai quand même noté celles-ci :
  • Habiter l’instant
  • Un geyser dans le ventre
  • Ta calligraphie s’est ensauvagée
  • Tout de toi raconte un adieu
  • Il est effilé et se meut avec finesse. Il voudrait être l’ombre, mais capte malgré lui la lumière, qui se vautre paresseusement sur son corps anguleux.

Et j’ai reconnu l’époque de mes vingt ans quand les mots que j’écrivais déjà faisaient écho à ceux que les poètes et les femmes avaient le furieux besoin de cracher. Depuis, les miens se sont adoucis, mais il faut continuer d’entendre les cris des autres, des jeunes, des minorités, des intimidés, des abandonnés. Des femmes, encore.
On plonge dans les mots, on se les envoie sales et bruts, volatiles et mutilés, on les avale et les recrache, on les fait s’envoler, on les love, les caresse et les viole.
Les deux livres que j’ai lus en avril et mai ont tous les deux remporté le Prix des libraires : La femme qui fuit pour les romans québécois et L’amie prodigieuse pour le roman hors Québec. 
Un peu comme si j’avais gagné mes élections : mes deux livres préférés pour l’année 2016.

Pour voir ou revoir le film de Manon Barbeau : Les enfants de Refus global.

samedi 14 mai 2016

Écrire ou laver la vaisselle

Et Holly pensa alors : je dois écrire avant que cela ne m’échappe. Elle avait déjà ressenti ça plus jeune — l’envie presque paniquée d’écrire à propos d’une chose qu’elle avait entraperçue, de la fixer sur une page avant qu’elle ne file à nouveau. 
Esprit d’hiver, Laura Kasischke


Je me suis dit que j’allais écrire sur l’insignifiant, le petit, même si c’est ennuyeux, même si ça n’est pas digne d’être raconté. Souvent, les écrivains fabriquent une imitation de la vie en partant d’un point de vue philosophique. J’ai fait l’inverse.
Les tâches domestiques, cet ennuyeux travail de femme, le frustrent, lui qui voudrait consacrer ses journées à écrire une grande œuvre. Mais il ne faut pas dire ces choses-là.

Citation de Karl Ove Knausgaard, paru dans Bibliobs, chronique de David Caviglioli 

Écrire plutôt que les tâches domestiques, le lavage de la vaisselle par exemple, je connais.

Se lever au beau milieu de la nuit parce qu’on ne dort plus, hantée par cette phrase à écrire, par cette phrase qu’on a peur d’oublier, qu’on trouve importante et même parfois géniale, je connais. Et même si on sait qu’elle ne le sera probablement plus au matin, elle nous tient éveillée.

Écrire pour écrire, sans structure, sans étiquette de roman ou nouvelle ou chronique ou billet. Juste enchaîner les associations d’idées. Noter tout ce qu’on fait, tout ce à quoi on pense. Avoir un crayon dans la main plutôt qu’une voix qui peut parler, je voudrais.

Lire aussi au lieu de laver la vaisselle. Lire tout le temps. Et écrire sur ses lectures.

Je suis contente de vivre la période présente. Dans les années '80, j’étais récalcitrante à cette technologie nouvelle : l’ordinateur qui nous restreignait à la position assise et nous privait d’utiliser l’exacto, instrument que je maniais comme un chirurgien esthéticien.

Pourtant, dès que j’ai pu, j’ai troqué la machine à écrire contre un Commodore, puis un Tandy, un IBM jusqu’au portable.

Et quand vint l’Internet, je n’ai eu de cesse de m’informer sur la possibilité de l’obtenir chez nous, dans ma petite campagne éloignée, de harceler Télébec pour obtenir un modem et un service de qualité. 

Avant Internet, je connaissais quelques noms d’écrivains vus sur les couvertures de livres de la bibliothèque familiale. Je me faisais un devoir de lire les auteurs québécois. 

Je ne sentais pas le besoin de les rencontrer, de leur parler. Dans les Salons du livre ou des rencontres organisées, les rares fois où j’y suis allée, ça ne m’intéressait pas de faire la ligne pour leur dire quelques banalités. Je préfère les livres aux auteurs. C’est en lisant ce qu’ils écrivent, c’est en étant émue, touchée, dérangée par leurs écrits, c’est à travers leurs histoires que j’ai l’impression d’entrer en relation avec eux. Qu’ils m'offrent ce meilleur d’eux-mêmes que j’accueille avec respect et admiration, tout comme je donne le meilleur de moi-même quand j’écris, beaucoup plus que si j’ouvre la bouche pour dire des fadaises.

Mais là, maintenant, en 2016, avec Internet, sur Facebook entre autres ou dans un blogue s’ils en ont un, je peux les observer, les découvrir, lire leurs billets, leurs messages, leurs commentaires, leurs opinions. Entrer dans leur univers. Sans obligation d’intervenir. Et le temps que je veux. Et sans attendre dans une file. Sans gêne. Ou interagir, m’immiscer dans leurs conversations. Aussi souvent que m'en vient l'envie.

Qui aurait cru que je « parlerais » à Élise Turcotte, Paule Baillargeon, Lynda Dion, Louise Dupré, Mylène Gilbert-Dumas et quelques autres, plusieurs autres. 

Je me sens presque des leurs. Parce que je pense souvent comme elles (je dis elles parce que dans les ci-nommées, il n’y a que des elles). 

C’est à la suite d’une citation de Karl Ove Knausgaard, notée par Élise Turcotte sur Facebook que j’ai pris connaissance de quelques noms d’écrivains dont j’ignorais tout cinq minutes avant. Et, comme à mon habitude, j’ai aussitôt ouvert deux autres onglets, celui de la BANQ/pretnumerique et celui de ma librairie indépendante préférée pour voir si un de ces romans pourrait m’intéresser. J’ai eu la chance de pouvoir emprunter Esprit d’hiver de Laura Kesischke que j'ai entamé aussitôt. Quant à la brique de Karl Ove Knausgaard, j’ai feuilleté Un homme amoureux, mais prendrai-je le temps de lire cette énorme autobiographie?

Parce qu’après tout, il y a aussi la vaisselle à laver!

Mais tout de même, j’ai tenu à l’écrire d'abord.

lundi 9 mai 2016

Écrire sa mère

Encore une auteure qui me jette par terre. Elle a écrit sa grand-mère, sa mère et elle, en tant que mère, aussi.
Des phrases que je lirais à voix haute comme un rap, comme un slam, comme Speak White.
Le sujet des enfants abandonnés, de La femme qui fuit : un sujet puissant, mais dans le choix des mots, dans le choix même de la ponctuation, des répétitions, c’est le style qui donne toute sa force au roman. Le « tu » qui frappe. Les courts paragraphes qui martèlent.
Le format aussi que j’ai toujours aimé tenir dans mes mains.
Me touche d’autant que j’ai connu la mère de l’auteure, quand j’avais 16 ans et que nous étions au même collège. Rencontre de quelques heures dont je garde un souvenir indélébile, et ce, même si son nom n’était pas devenu public par la suite.

Écrire sa mère.
Hier, fête des Mères. Je fêtais plutôt l’anniversaire de mon frère, comme depuis des années. Et puis ma mère, elle n’était pas là, j’ai plutôt fêté l’anniversaire de sa mort la veille, le 7 mai. Morte il y a quatre ans, en 2012. Je ne suis pas prête d’oublier la date, j’avais une perruque sur la tête, entre deux traitements de chimiothérapie.

Je ne suis pas mère, mais j’en ai eu une, bien sûr.
J’ai écrit mon père, mais je ne réussis pas à écrire ma mère.
Dans mon prochain roman, il y a Mireille, la mère de Dominique.
Au début de la trilogie, en 2004, je croyais écrire sur ma lignée zigzagante de Bridget à Jenny, à Annie, à Michelle jusqu’à moi. Donnant la parole à chacune. Je n’ai pas pu. Une fois rendue à mon grand-père que j’ai connu, les visages sont devenus flous, les paroles confuses et les lieux ont bougé. Je n’ai entendu que leurs silences et je n’ai jamais su leurs secrets.
J’ai écrit une femme, une épouse une sœur et même une mère, mais pas la mienne.
La mienne m’appartient à jamais. De toute façon, chacun a la sienne, même les enfants d’une même famille ont souvent l’impression de ne pas avoir eu la même.
Le souvenir n’est pas la vérité, mais qui se soucie de la vérité quand il est question d’émotions qu’elles soient bonheurs ou blessures, amour ou ressentiment.

Dans mes romans, j’écris des émotions. Je ne crois pas que j’écrirai ma mère, jamais. Probablement parce que je ne l’ai jamais tout à fait comprise. Peut-être parce que je suis une fille, une sœur, mais pas une mère.

(Le livre dont il est question, c'est, vous l'avez reconnu: La femme qui fuit d'Anaïs Barbeau-Lavalette aux Éditions Marchand de feuilles. J'en reparlerai sûrement quand je l'aurai terminé)

vendredi 29 avril 2016

Comme l'oiseau, recommencer chaque printemps

Quand tu lis sur un réseau social — et non dans un courriel personnel : « Tous ceux et celles dont les textes ont été retenus ont été contactés, et le processus d’accompagnement commencera sous peu. » et que tu n’as pas été contactée, tu viens de comprendre que :
malgré que tes textes ont toujours été retenus lors des précédentes parutions de ce collectif
malgré que la maison d’édition est la même que celle qui publie tes romans
malgré que la réviseure est la même que celle qui corrige tes romans
eh non, ton texte n’y sera pas. 

Tu crains de contracter cette petite maladie de la déception qui peut mener à une conclusion aussi inutile que fausse : je ne vaux plus rien. D’autant que les textes étaient sous pseudonyme, alors ce n’est pas personnel si ton texte a été refusé, pas plus que c'aurait été personnel si ton texte avait été retenu. Donc, c’est vraiment ton texte qui n’était pas bon, pas toi. 

Mais, toi, tu sais que c’est toi qui l’as écrit, pas un pseudonyme!
Mais toi, tu as beaucoup de difficulté à différencier la qualité d’un texte et la compétence de son auteur. 

Et tu lis ce message au même moment où tu es en train de relire ton manuscrit en cours. Il te reste à continuer, à corriger, sans juger, sans comparer. Juste l’améliorer, être meilleur que la version précédente, réécrire au besoin, reformuler. 

Comme l’oiseau qui reconstruit son nid au printemps.


Et tu lis ce message au même moment aussi où tu as acheté un livre où il est question de Wordpress, tu sais ce système de gestion de contenu qui t’obsède depuis plusieurs années, que tout le monde vante et te dit que c’est bien meilleur que Blogger que tu utilises depuis huit ans.

Tu as un site et un blogue et ça fait des années que tu voudrais bien les uniformiser, mieux, les marier, tout regrouper dans un seul site plus au goût du jour, plus dynamique, moins obsolète.

Tu aimes bien fouiller, chercher, apprendre, essayer des nouveautés, réussir. Tu te sens utile et en vie.

Recommencer chaque printemps, comme l’oiseau qui est venu voir si son vieux nid était encore là. 

Mais ce n’est pas aussi simple, bien des difficultés t’attendent, bien des questions déjà se présentent dont la principale est : es-tu compétente? Es-tu capable? Est-ce que ça vaut la peine? Tout ce temps à chercher, essayer, échouer, rester éveillée à te poser des questions. Alors que tu as déjà un site, déjà un blogue. Pourquoi tous ces efforts, ces essais et erreurs? Auras-tu plus de lecteurs, plus de retombées. Simle satisfaction personnelle? Et tout ce temps que tu auras mis à jouer dans le langage informatique, ce sera moins de temps pour être dehors à les observer ces oiseaux que tu aimes, du temps de moins à profiter du soleil qui est de plus en plus chaud, moins de temps pour écrire ton blogue et réviser ton manuscrit.

Le couple de phœbe est jeune, lui. Il peut encore fonder une famille, encore créer, ça vaut la peine de faire des efforts, ça vaut la peine d’espérer, d’essayer, d’affronter les difficultés qui se présenteront. 

Mais toi, tu as l’âge de la retraite et au lieu de prendre tous ces aléas comme des petits deuils, prend-les comme des signaux : au printemps, tu n’es pas obligée de recommencer. 

Seulement jouir de ce que tu as construit depuis soixante-six printemps.

mardi 26 avril 2016

Deux romans d'Elena Ferrante

Je fais partie d’un club de lecture, mais rien de bien structuré. Nous ne discutons pas intellectuellement « de la construction du roman, de la manière dont le sujet est traité, de la qualité de l’écriture, de la qualité et l’originalité de la narration et finalement, du caractère novateur du texte et la promesse littéraire que pourrait représenter l’auteur. e » (en référence au billet de Gabrielle Doré, voir le lien à la fin du billet). Nous échangeons sur nos lectures, nous proposons aux autres les romans que nous avons lus. Nous nous prêtons nos livres. D'âges et de nationalités différentes, nos goûts diffèrent. Parfois une aime, l’autre pas ou moins. Certaines lisent polars, d'autres, dont moi, lisent surtout québécois. Aussi, j’espère les surprendre un peu en leur proposant les deux romans de l’Italienne Elena Ferrante : L’amie prodigieuse et Le nouveau nom, suite du premier. Le 1er avril dernier, j’ai écrit un billet sur la lecture du premier tome, j’avais hâte de lire le second. C’est fait. Je peux prêter les deux romans.

Ce qui fait que j’aime ou non un livre tient souvent dans le style, l’écriture, mais aussi dans l’identification à un ou deux personnages. Même si l’histoire se passe à Naples, en Italie, dans un quartier ouvrier, ce qui n’est pas du tout mon cas, j’ai reconnu dans la relation entre les deux amies, surtout quand elles étaient à l’école, ce que j’ai vécu dans ma propre adolescence: ce rapport d’admiration pour une première de classe, ce sentiment de n’être pas aussi bonne qu’elle et de ne jamais la rejoindre, de l’aimer plus qu’elle pouvait m’aimer. 

Une fois bien accrochée à l’histoire, l’auteure peut m’amener dans des avenues que je n’ai jamais connues et ce n’est plus l’élève que j’ai été qui a lu la suite, mais une lectrice qui est intéressée par l’histoire qu’on me raconte, par la relation entre Lila et Elena. Le titre est bien L’amie prodigieuse, mais c’aurait pu être Les deux amies parce qu’on s’intéresse autant à l’une qu’à l’autre. 

Les hommes, frères ou pères, se battent beaucoup dans cette Italie des années 50, et on menace de tuer tout autant. On se protège en gardant ses secrets et en prétendant toujours le contraire de ce qu’on pense vraiment. Ainsi Lila n’ira pas à l’école aussi longtemps que son amie, mais, sans le dire à personne, elle empruntera des livres de latin, de grec pour apprendre et en savoir autant qu’Elena qui, elle, étudiera plus longtemps que ses parents et que tous ses ami-e-s du quartier. Quant à Elena, non, non elle n’aime pas Nino, s’en défend énergiquement, mais passe des nuits à l’imaginer dans ses bras. On garde secret qui on aime, on jalouse ceux qui ont de l’argent.
Et puis, pour qui ne connait pas Naples, on a droit à un tour de ville et même au bord de la mer, à Ischia.

Dans Le nouveau nom, Elena se pose vraiment beaucoup de questions, c’est peut-être là que j’aurais coupé un peu, mais le procédé est efficace puisque l’histoire avance quand même en profondeur.

Dans le deuxième tome, la fin m’a rejoint encore puisque Elena publiera un roman en 1968. Mais à la hollywoodienne, le rêve de tout écrivain : du genre premier jet écrit à la main, aussitôt accepté par l’éditeur et la jeune auteure inconnue reçoit même une avance (200,000 lires, ce qui a l’air d’équivaloir à 300 $ CAN). 

Bref j’ai beaucoup aimé parce que l’auteure a vraiment bien décrit les relations entre les amies, mais aussi celles des amoureux, celles avec la fratrie et celles avec les parents. 

Un seul oubli, qui est probablement délibéré : en prologue Lila disparait. On ne saura jamais où, même si on devine pourquoi.

Vous ai-je convaincu de les lire? Convaincrai-je les membres de mon club de lecture?
Pour les curieux et curieuses: je suis encore amie avec cette première de classe de mon adolescence mais je n'ai plus ce sentiment d'infériorité! 

Billet de Gabrielle Doré dans le blogue Le fil rouge >>>
Premier billet au sujet de L’amie prodigieuse>>>

vendredi 22 avril 2016

Je suis brune

Qui n’a pas eu de petit cahier noir dans lequel on couchait les mots dans l’urgence de dire l’émotion? Parfois en prose comme un journal intime, parfois en lignes courtes qu’on se targuait de nommer poème. On se croyait auteur en herbe, mieux encore, futur poète. On s’attendrissait à lire Rimbaud. On croyait comprendre les textes d’Aragon. On apprenait par cœur du Prévert.

Et on continuait de noircir des pages lignées. 

J’ai cessé d’acheter et de remplir de ces petits cahiers noirs quand, en 1969, j’ai rencontré Nicole Brossard.

En lisant Aube à la saison, j’ai su que je ne serai jamais poète. Pire, que ce ne serait pas mes lectures préférées. Même après trois lectures de ses poèmes, je ne « voyais » pas l’histoire, je ne saisissais pas le sens et je butais sur la typographie. J’aurais pu au moins admirer le style, aimer les mots, la musique. Même pas. Bon, si un peu, pour certains poèmes. 
sur ma prunelle
je veux des nuages effilés de bras
je veux des flots d’azur frappés sur le hublot de mes songes
je veux la plaine des  jours
tirée comme une joie
au cœur de mon paysage

J’aimais les livres, j’aimais les mots. Je lisais tout Tchekhov, je lisais tous les Spirou, je lisais des lettres, des journaux, des essais, mais à part les auteurs «obligés», je ne lisais plus de poésie.

J’avais honte mais je n’étais pas du genre d’élève à me forcer en espérant qu’à force de lecture, je comprendrais. J’étais prose probablement comme on est brune: ça ne se commande pas.

Mais voilà que, près de cinquante ans plus tard, je jette encore un coup d’œil, comme on essaie de goûter à un légume qu’on détestait dans son enfance. Et si j’allais aimer?

Aussi, par curiosité de Nicole Brossard, j’ai fouillé dans ma bibliothèque et j’ai trouvé Le Centre blanc que l’auteure avait dédicacé à mon père en 1980, et j’ai emprunté Les femmes rapaillées dans lequel je n’ai reconnu que trois noms : Nicole Brossard, Hélène Dorion et Louise Dupré. 

Il faut beaucoup de phrases pour arriver à exister. Il faut parfois même les traduire et ce n’est pas simple car ça passe par l’estomac, l’haleine des mots, le type de salive qu’elles sécrètent dans une langue et pas dans l’autre.
Nicole Brossard
Le voyage dure encore,
Qui me mène au commencement de moi-même,
Et la traversée ne connait aucun port.

Hélène Dorion
un regard, un seul
regard
autour de toi

et te voilà pénétrée
par la douleur
des femmes

Louise Dupré
Je comprends mieux qu’à vingt ans, j’admire encore plus, j'essaie de retenir les noms, mais je ne peux pas dire que j’aime parce que ça ne m’émeut pas. Et je n’ai plus honte d’être seulement brune (quoique c’est une image parce que je suis plutôt grise!)

Tout de même, je me suis inscrite pour le brunch du 1er mai au Centre d’action culturelle. J’irai écouter Claude Larouche, qui se dit « passeur de beauté » nous lire des textes poétiques de chansonniers québécois tels Gilles Vigneault et Félix Leclerc, mais aussi des poèmes de Baudelaire, Rimbaud et Aragon.

Lien vers La matinée de poésie>>>

samedi 16 avril 2016

Une autre façon de publier

Au Salon du livre de l'Outaouais 2016 (emprunt au site http://matv.ca/)
La ronde des Salons du livre se poursuit. Mi-avril, celui de Québec. Ronde, tournée, tourner en rond, ronde folle, y aller ou non. Jouer le jeu ou non. Le monde du livre est un jeu de hasard. Comme gagner à la loterie. 

Rien à voir avec écrire. 

Un jeu pour les grands. Les grands éditeurs, les grands auteurs. Grands dans le sens de gros, de connus, de ceux qui ont les moyens. Pour leur assurer une certaine visibilité ou présence, les petits éditeurs se rabattent sur le distributeur, comme Prologue. Les auteurs moins connus investissent de leur poche pour se payer l’hôtel, les repas, l’essence. D’autres ne jouent plus. Fréquentent plutôt les bibliothèques, donnent des conférences à des groupes ciblés, se rendent dans des expositions régionales. Ou restent chez eux.

Rien à voir avec écrire.

Parce que ceux qui écrivent, ce qu’ils veulent, eux, c’est écrire. Mais ce qui les épuise bien souvent c’est d’attendre, d’espérer. Attendre après l’éditeur, après l’acceptation de leur manuscrit. Espérer être découvert, être aimé, être lu, être vu. Et ils voudraient bien en vivre, ne faire que ça, parce qu’ils aiment ça, écrire. Le reste, c’est du social, du collatéral, du promotionnel. Quelques-uns voudraient bien être comme Elena Ferrante qui a dit à son éditeur : « De tous vos écrivains, je serai celle qui vous importunera le moins. Je vous épargnerai jusqu’à ma présence. » Mais ici au Québec, nos livres peuvent-ils être lus si l'auteur reste chez lui?

Je connais des auteurs qui jouent autrement. Et qui, en apparence du moins parce que sait-on jamais s’ils ne se sont tout simplement pas résignés à emprunter cette voie, faute de rouler sur l’autoroute — pourtant raboteuse comme toutes les routes — majeure de l’édition.

Certains, des plus jeunes, s’aventurent dans le numérique, dans le epub, ils sont à l’aise avec les logiciels et l’Internet. D’autres, des plus vieux, se sont frayé un autre chemin dans cet univers aux multiples avenues.

Le 30 avril j’assisterai au lancement d’un livre. Lors de la petite fête, tout aura l’air d’un lancement ordinaire : des invités, des amis, d’anciens collègues professeurs. Il y aura des fleurs, du vin et des petites bouchées, peut-être. Et surtout, un livre à fait normal : ISBN en page 4 ou 6, couverture soignée, reliure allemande, imprimé chez un professionnel.

On a pu ou pourra voir l’auteure au Salon du livre de l’Outaouais parce que l’auteure est membre de l’Association des auteurs et auteures de l’Outaouais.
Mais tout de même ce sera différent des autres événements du genre.
Un, l’auteure a 86 ans.
Deux, c’est un livre autoédité.
Trois, le lancement ne se fait ni dans une bibliothèque ni dans un restaurant ni dans un Centre culturel, mais à sa résidence de personnes autonomes.

Le livre ne sera pas en librairie, quoique l’auteure réussira sûrement à convaincre quelques libraires indépendants de mettre son livre sur les tablettes. Peut-être même plus longtemps que le trois mois habituel. Mais pas dans toutes les librairies du Québec parce que le livre n’est pas publié chez un éditeur reconnu.

L’auteure aura tout payé : le montage, l’imprimerie, la livraison, les affiches. Elle aura tout orchestré du début à la fin. Elle aura demandé à une amie de faire le montage, à d’autres d’écrire des présentations, aura fait imprimer son livre, aura été le chercher à l’imprimerie, aura envoyé des communiqués de presse aux journaux de la région, aura eu une belle couverture dans l’hebdomadaire régional. Elle ira porter son trésor dans quelques librairies, aura envoyé des courriels, lancé les invitations. Et au final, les huit livres écrits dans les quinze dernières années lui rapporteront probablement plus que les deux ou trois publiés chez un éditeur reconnu, parce qu’elle a un bon réseau parce que si elle a eu toutes les dépenses, elle aura eu aussi tous les revenus. 

Elle sera fatiguée, mais fière. Heureuse d’avoir publié son huitième livre, tous autoédités. Heureuse d’écrire encore, de publier encore, de réaliser ses rêves, d’avoir des lecteurs et lectrices. Combien? Qu’importe, l’important pour elle c’est d’écrire, de laisser sa trace, de raconter ce qu’elle a vécu à ses enfants et petits-enfants.

Et moi, je suis heureuse de la connaître, elle me rappelle sans cesse que point n’est besoin de jouer dans la cour des grands, de courir après tous les Salons, de vouloir son nom dans tous les médias, de voir son visage sur de grandes affiches. De toujours vouloir plus : après la famille, le village, après la région, la province, puis la France et les traductions, les voyages en Europe, la télévision, le monde entier. 

Rien à voir avec l’écriture finalement.

À chacun son parcours, mais le mien ressemble de plus en plus à celui de mon amie de 86 ans : je laisserai ma trace. Qu’importe la profondeur du sillon, qu’importe le temps qu’elle restera visible. 

vendredi 15 avril 2016

Cette année encore: Myrtle Beach et les environs

Cette année encore, nous avons opté pour Myrtle Beach afin de devancer un printemps qui s'est avéré tardif au Québec. Quoique finalement ayant quitté le 17 mars et de retour le 9 avril, pas tellement moins de neige entre l'aller et le retour!
Ci-après l'album photo de cette année, un peu trop large pour ce blogue et si vous désirez voir plus d'oiseaux ou plus de levers et couchers de soleil ou tous mes voyages, rendez-vous sur mon site, ce sera beaucoup mieux. C'est par là >>>

dimanche 10 avril 2016

Onze heures plus tard, chez nous

Le cerveau est une drôle de bibitte. L’être humain au complet, disons. Pas vraiment logique. À moins bien sûr, — c’est plus que certain —, que je ne saisisse pas toutes les nuances de son raisonnement ou de son comportement sûrement teintés, l’un comme l’autre, d’émotions dont le propre est d’être irrationnelles. À preuve, pourquoi être revenue ce 9 avril alors que partout sur la route du Maryland à la Pennsylvanie, c’était annoncé « Winter wheather, use caution »? Sachant qu’à la maison, il y avait eu de la neige les jours précédents et qu’il en resterait sûrement. Qu’il ferait dans les moins 10 la nuit et un timide 0 le jour?

Nous sommes deux. Une qui a toujours peur de prendre les mauvaises décisions, qui pitonne sur sa tablette à chaque wi-fi rencontré pour vérifier les conditions routières de la 1-81 empruntée, et l’autre qui fait confiance, qui se dit qu’elle s’arrêtera si elle juge qu’elle n’est plus capable d’affronter ce qui se présente. Mais les deux s’entendent pour rentrer à la maison, les vacances sont finies. Plus le goût d’être dans le sud. Quand c’est rendu tu remarques le prix (élevé) des campings, que celui des State parks n'est pas bien mieux, que tu trouves bien longues les deux heures de pluie, que tu te dis à quoi bon aller là, qu’il vente trop pour aller à Cap Hatteras que tu as déjà vu, aussi bien rentrer. Quand tu commences à penser à ce que tu feras une fois à la maison, que ta tête y est déjà, ton corps te le dit, ton cerveau te le dit : allez, monte. Tu ne raisonnes plus. Tu t’entêtes, tu avances.

Et oh! petite merveille du corps qui s’inquiète la nuit et se fait des scénarios, ce même corps, le jour, trouve la force, le courage, l’énergie d’agir. Et une fois le jour venu, les raisonnements, les peurs, les hésitations se transforment en adrénaline et ce cerveau qui a créé l’inquiétude se met en mode adaptation et il réussit à prendre les bonnes décisions. 

Samedi 9 avril, route I-81, Pennsylvanie
Le matin, à Hagerstown, Maryland, au lever du rideau, la trace de neige prévue à l’aube n’a pas eu lieu, la route est à peine mouillée. Tu pars. Une petite heure après, un long nuage de brouillard se profile à l’horizon, une petite neige dans les champs. Une route mouillée pour l’instant. La neige tombe, fine puis floconneuse. Tu actives les essuie-glaces. Tu ralentis, tu ne dépasses plus, mais tu avances. À l’intersection de la 81 et de la 78, d’un seul coup, la voie de gauche est enneigée, tu ralentis encore. Tu ralentis encore, de 90 à 70 à 50km/h. Tu ne dépasses pas. Ça monte vers Hazelton. Tu connais la route et les montagnes de la Pennsylvanie. Tu connais tes repères. Tu réfléchis rapidement, tu pourrais arrêter au camping de Lickdale, ouvert toute l’année. Et puis, tu vois un camion 18 roues. Tu les aimes parce qu’ils sont informés, ils ouvrent les routes, ils assèchent la route. En voilà un qui te dépasse, ça te rassure, tu le suis. Et puis un long segment de construction, une seule voie. À la queue leu leu, à 70 km à l’heure, tu roules pendant plusieurs kilomètres en suivant le camion. Ton cœur se calme, ta respiration redevient normale. Tu te sens en contrôle. Et pas toute seule. Après Hazelton, il neige toujours, mais la chaussée redevient double et libre de neige. 

Il faudra attendre l’état de New York pour qu’il cesse complètement de neiger, retrouver une chaussée sèche. Le thermomètre restera autour de 0 degrés jusqu’à la maison, six heures plus tard. Le passage de la douane n’est jamais assez rapide ou facile à notre goût, d’autant que notre anglais n’est pas fameux, mais finalement un petit quinze minutes d’attente, quatre ou cinq questions d’un douanier qui ne te regarde même pas et te voilà enfin à trois heures de chez vous. Tu y seras avant le coucher du soleil qui, heureusement, au printemps, se couche de plus en plus tard.
Après onze heures de route, chez nous.

Ce soir-là, l’inquiétude fera place à la fatigue, mais tu seras fière de toi, contente de ton véhicule récréatif qui ne t’aura causé aucun pépin et aura fait son travail de trois quarts de tonne comme un pro.

Cesseras-tu pour autant de t’inquiéter et de surveiller les conditions météorologiques lors de tes déplacements? Cesseras-tu de voyager aux États-Unis en mars-avril?

Cesseras-tu d’être qui tu es?
Réponses au prochain voyage.

vendredi 1 avril 2016

Jour de pluie, qu'ai-je donc lu?


Jour de pluie. Jour idéal pour lire ou pour parler de lecture.

Il est des livres que je retarde de lire, que je retarde de finir également. Pour étirer le plaisir. 

C’en fut un. Parce que j’attendais de me procurer la suite pour les lire un après l’autre. Je n'ai pas pu résister.

Je l’avais commencé en numérique, mais d’autres travaux ont retardé la lecture, j’ai dû remettre le fichier à la BANQ avant d’avoir dépassé les trente premières pages. Après avoir relu un extrait, je décidai de l’acheter. Ainsi, j’aurai tout le temps pour le lire. À mon rythme.

Comment en ai-je entendu parler? J’ai oublié. L’important, c’est qu’il s’imposait. Il insistait. Il se représentait régulièrement devant mes yeux. 

Je ne connaissais pas Elena Ferrante. Elle m’intrigua un peu, mais pas autant que ce roman. Pressée de me rendre plus loin dans le roman, je me suis contentée de lire un article dans Bibliobs (lien à la fin du billet).

Le prologue à lui seul suffit à piquer la curiosité : une personne, une amie qui disparaît sans laisser de traces. Moi qui veux tant en laisser, paradoxalement. Intrigant. La narratrice, une certaine Elena Greco, sent le besoin de raconter la vie de cette amie, de raconter leur amitié. Leur enfance et leur adolescence. Ce qu’elles ont vécu, partagé: les poupées, les jeux, l'école, les garçons. 

Si je n’ai pas senti le besoin de savoir si c’était la vie réelle de l’auteure, j’ai tout de même ressenti une grande affinité avec ma propre expérience de l’amitié. Et c’est ce qui m’a rendu le roman très intéressant, en ce qui me concerne. 

L’histoire se passe à Naples, dans un quartier pauvre où les études ne sont pas à la portée de toutes les bourses. Mais ç’aurait pu être dans une paroisse de Montréal ou de Québec, quoique dans les années cinquante, la guerre est encore un peu en arrière-plan et, dans ce cas, les Italiens n’ont pas les mêmes références que les Québécois. En fait, le lieu, l’époque sont bien là où ils sont. Bien présentés et je m’en satisfis grandement.

Tout l’intérêt de l’histoire tient surtout dans la façon dont l’auteure raconte en détail l’enfance et l’adolescence de ces deux fillettes. On les voit grandir dans leurs familles respectives, dans leur école, dans leur quartier. On sent bien l’évolution de l’une et de l’autre. Elles vivent ce que tous les enfants vivent : la jalousie, la violence, le rejet, le doute, la compétition, l’admiration, la recherche de la liberté, de l’autonomie, la volonté d’améliorer son sort.

Si je n’ai rien vécu de ce que les deux enfants ont vécu socialement, j’ai vécu tous ces sentiments si bien décrits. 

Et si Lina a l’air d’être l’héroïne du roman, comme si elle était le personnage le plus intéressant, personnellement, j’ai préféré la narratrice qui doute, qui se questionne, fine observatrice qui sait si bien expliquer ce qu’elle ressent. En fait, le titre aurait pu être : les deux amies prodigieuses.

J’ai donc hâte à la suite. Et mieux encore, je lirai avec plaisir d'autres romans d'Elena Ferrante.
Et je n’attendrai probablement pas un jour de pluie pour le faire.
Et vous, lisez-vous les jours de pluie?