dimanche 20 janvier 2019

Miroir, miroir dis-nous quelles filles nous avons été

Chaque livre mériterait un billet. Mais j’ai cette mauvaise habitude d’ouvrir deux ou trois livres à la fois, de lire quelques chapitres de l’un, quelques pages de l’autre dans la même semaine quand ce n’est pas dans la même journée. Je persiste donc à réunir ces deux livres lus en alternance, d’autant que Ouvrir son cœur et L’Opoponax ont quelques points communs : récit de soi, enfance, adolescence, école, filles, amitié.


Ouvrir son cœur

Il en fut question dans La Presse, Le Devoir, Voir, Radio-Canada. Dans quelques blogues.
Une belle visibilité pour l’auteure et pour la maison d’édition où elle travaille.

Des comparaisons élogieuses avec Simone de Beauvoir, Annie Ernaux. Parce que récit de soi sans doute. Le mot un peu mal aimé et malmené autofiction n’est pas dit. Mais autobiographie, oui.

257 petits paragraphes, dont certains se résument à une ligne. Je ne dirais pas comme il est écrit sur la quatrième couverture que c’est le livre de la honte. En tout cas, je ne l’ai pas vue. En revanche, j’ai très bien reconnu des événements qui nous marquent.
« On se rappelle les événements, on se les raconte pour les retenir […] on rappelle à soi les moments qui nous définissent, dont on a l’impression qu’ils nous ont définis, les moments où l’on s’est senti le plus en accord avec soi-même, le plus intensément vivant, les moments qui nous ont changés. »
La quatrième couverture dit ceci : « Ce livre s’appelle Ouvrir son cœur. Le sujet de ce livre, c’est la honte. Ce livre raconte ma vie, des morceaux de ma vie. Il raconte la solitude d’une enfant, l’école peuplée de camarades qui savaient, eux, comment être des enfants, comment être un groupe, alors que je ne savais pas. Il raconte l’histoire de mon œil. Il raconte les chirurgies, la peur, et l’amitié fusionnelle et jalouse avec une petite fille lumineuse, que la mort guettait. Il raconte une adolescence atrabilaire et secrète. Il raconte une petite ville industrielle, son usine immense et inhumaine, aux allures de vaisseau générationnel, et l’été de terreur et d’hébétude que j’y ai vécu, avant ma fuite à Montréal, qui n’arrangera rien. En racontant, j’essaie de comprendre comment les souvenirs deviennent des souvenirs, les personnes des personnes, les livres des livres. L’instant présent est inconnaissable et le passé est perdu. Les souvenirs, les livres, les personnes se construisent en se racontant. En se racontant, ils se transforment. Rien n’est jamais fixé. Au bout de cette histoire se trouve la mort. Ce livre s’appelle Ouvrir son cœur. Le sujet de ce livre, c’est la mort. »

Je n’ai pas vu la honte, j’ai vu la gêne. Je n’ai pas vu les souvenirs, j’ai vu le récit. Je n’ai pas vu la mort, j’ai vu l’amitié. Comme dans un miroir, j’ai vu mon reflet. Pas une jumelle, pas même une âme-sœur, mais forcément, à lire la vie des autres, on trouve parfois la nôtre; devant qui ouvre son cœur, on cherche dans le nôtre. Elle écrit ses déménagements, j’en aurais long à dire sur les miens. Elle parle d’amitié, j’aurais envie de parler de Francine, de Suzanne, de Denise, de Louise. Elle raconte l’école, les cours, je me demande si et quand mon manuscrit où il en est question de Basile-Moreau, des sœurs Sainte-Croix sera publié. Il y est question de son prénom, Alexie, j’aime bien parler du mien, Claude. Elle n’hésite pas à dire qu’elle écrit, elle se demande pourquoi, si c’est bien, si c’est correct, si c’est bon. Je me pose la même question chaque jour.

Elle est jeune, ses livres sont devant elle. Sont déjà là. Les miens, sont-ils derrière moi? Ai-je encore à dire, à écrire?

Ouvrir son cœur permet d’espérer que nul n’est besoin d’avoir vécu une guerre, une tuerie, un exil, un drame pour que ça devienne un récit publié. Aux lecteurs et lectrices de juger si c’est intéressant ou non. 


L'Opponax

L’opoponax de Monique Wittig, suggestion de Nicole Brossard sur Facebook. Prix Médicis 1964. Un chef d’œuvre affirme Marguerite Duras dans la postface de l’édition de 1984.

Wikipedia résume :
« L’Opoponax raconte l’histoire d’une petite fille, de la maternelle à la fin de sa scolarité. La force du récit tient davantage dans le mode de narration. L’auteur fait entrer le lecteur dans une sorte de monde de l’enfance, notamment en brouillant les repères habituels du narrateur : tantôt interne, tantôt universel, tantôt intégré à la diégèse, tantôt en dehors de celle-ci. »
J’ai cherché la définition d’opoponax :
« Plante ombellifère de certaines régions chaudes de l’Europe et de l’Asie, qui produit une gomme-résine utilisée pour la confection de certains baumes ou parfums. Gomme-résine extraite de cette plante. Parfum fabriqué à partir de la gomme-résine de cette plante. »                                                                                                         Antidote
J’ai aussi cherché le terme diégèse. C'est le cadre chronologique et spatial des événements d’un récit. Ç’aurait pu me refroidir. J’ai décidé de me faire ma propre idée, j’ai foncé sans plus regarder autre chose que le texte lui-même. Le ton m’a accroché tout de suite.

Ce « on » qu’on nous a enseigné à bannir ou au moins à préciser. Ce « on » dont il ne fallait pas abuser. Monique Wittig en abuse au point où ce « on », c’est chacun de nous. On y entre, on est là, on vit avec Catherine Legrand et Valérie Borge, avec tous les enfants. C’est une époque passée pour nous, ce sont des références qui ne sont pas les miennes, chacun. e le lira pour des raisons différentes. J’ai lu surtout par curiosité.

On ne lit pas une histoire, on lit un texte complexe. Le genre de récit non conventionnel qui est étudié à l’université. On peut d'ailleurs trouver une ou deux études sur le sujet en surfant sur Internet.

Un style moderne quand on pense que ce fut écrit en 1964. Certainement inspiré du «nouveau roman» de Sarraute et de ce cher Robbe-Grillet auquel je n’ai jamais rien compris quand je l’ai lu à 19 ans.

Si Alexie Morin a fragmenté son récit en très courts chapitres-paragraphes, Marie Wittig a plutôt choisi tout le contraire, presque un seul paragraphe, des pages et des pages sans alinéas. Ce qui rend la lecture ardue. J’avoue que ce processus, plus la répétition des prénoms et noms des enfants, plus les citations dont on ignore la source m’ont fait décrocher très souvent. Je sais que c’est le genre de texte qu’il faut relire plusieurs fois pour y saisir toutes les subtilités. Je n’ai pas ce courage.
« Catherine Legrand écrit dans la terre avec un bout de bois, elle creuse soigneusement les contours de chaque lettre pour qu’on puisse tout lire, elle écrit ainsi tous les mots de, plaisant repos plein de tranquillité continuez toutes les nuits mon songe. Valerie Borge est assise à côté d’elle maintenant on entend qu’elle déchiffre à vois haute ce qui est écrit dans la terre, on voit son oreille derrière laquelle les cheveux sont maintenus, on entend qu’elle dit, ce n’est pas toi qui as inventé ces vers, on ne l’entend pas dire qu’elle les a trouvés de la main de Catherine Legrand dans son bureau à l’étude.»  
Bref, il faut s’accrocher pour terminer la lecture de L’Opoponax. Personnellement, ce n’est pas l’histoire ou l’humour ou les sentiments de Catherine Legrand pour Valerie Borge que j’y ai vus, je n’ai pas cherché non plus les motivations profondes de l’auteure comme si je devais rédiger une thèse, je n’ai vu que le style, le rythme du texte. 
À chaque page, je me voyais en train d’écrire mon enfance en utilisant ce mode de narration. Je n’ai lu que pour écrire. Je n’ai lu que pour l’admiration que j’ai des auteurs qui écrivent… autrement. 

Cette semaine Alexie Morin et Marie Witting, la semaine prochaine… Charles Juliet.

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