dimanche 6 janvier 2019

Ça raconte...


J’ai lu, je relirai sûrement, bientôt ou dans quelques années. Incapable de lire un autre roman, pas tout de suite. Rester encore dans Ça raconte Sarah.
Un roman, 103 pages, 82 chapitres dans la première partie, 30 dans l’autre. Lu en deux jours. Écrit quatre pages dans un cahier rouge.
Mais pourtant ça raconte tout sauf des chiffres. Les personnages ne comptent ni les heures ni les jours dans ce court roman.

Ça raconte une passion entre deux femmes. Première partie, elles s’aiment. Deuxième, elles ne s’aiment plus. Première partie, Sarah est vivante, la deuxième, elle est morte ou en tout cas, la narratrice, jamais nommée, essaie de l’oublier. La fin? Une fin qui n’en est pas une. Ça raconte l’oubli de la fin. La narratrice a oublié ce qui s’est passé. Ça raconte son « après ».
« Vous ne savez pas. À quel point la douleur dure. »
« La vie sans elle, c’est la vie quand même. »
Une histoire qui ressemble un peu à Danser au bord de l’abîme de Grégoire Delacourt : Aimer, désirer, vivre, et... l’après.

Je revois mes passions. Je revois mes « après ». Ai-je aimé autant qu’elles s’aiment? Ai-je eu mal d’un amour si fort qu’on étouffe?
Oui, je ramène tout à moi, je ne suis pas objective ni impartiale. Je suis le filtre de ma propre vie. C’est moi qui lis, qui pense, qui réagis.
Comme la narratrice (ou la toute jeune auteure Pauline Delabroy-Allard, sait-on jamais la part d’autofiction dans un roman et personnellement, je m’en fous) « il faut que j’écrive, pour arrêter de me parler dans ma tête ».

Après avoir refermé le livre, je revois mes personnages de roman. Leurs passions, leurs ruptures, leurs deuils. Je revois mes amours, mes douleurs et mes colères transposées. Mes fuites, mes voyages pour être ailleurs. Et pour le dernier manuscrit toujours pas accepté par un éditeur, je suis en «latence». Ça raconte Sarah, ça raconte la latence.
« Après un traumatisme psychique, durée écoulée entre l’événement et l’apparition du syndrome de répétition dans la névrose traumatique. Apparemment silencieuse, cette période est fréquemment émaillée de replis sur soi, de difficultés d’adaptation, d’états dépressifs ou, au contraire, d’euphorie paradoxale. »
Dans mon dernier manuscrit, aucun éditeur (jusqu’à maintenant) n’a vu la passion, la rupture, la douleur de mes personnages. Soit elles n’étaient pas assez violentes, pas assez fortes, soit elles ne furent même pas lues, reconnues, soit elles n’étaient pas assez littéraires. Ou les éditeurs cherchent ce qui est vendeur. Mon écriture n’est pas assez commerciale, pas assez métaphorique. Pas assez tout court.

Oui, tout ce que je lis me ramène à ce que j’écris. Et j'ai la "latence" en dents de scie. Comme tant d’auteur.e.s, je lis ce que je voudrais écrire. Combien faut-il en avoir lu pour réussir à faire publier celui qu’on écrit?

Les personnages de roman ne meurent jamais. Même une fois confinés dans une histoire publiée, ils continuent de vivre dans la tête de l’auteur… et dans celle des lecteurs.

Ça raconte Sarah a fait revivre Dominique et le gars-du-bout-du-chemin. Ça raconte ce que j’ai déjà senti, déjà vécu, déjà transposé dans un roman qui n’est pas encore publié.

Le gars-du-bout-du-chemin, le vrai — et non le personnage— a eu le temps de mourir. La semaine dernière, j’ai vu son âge dans l’avis de décès : le même que le mien. Petit choc. Sur la photo, je ne l’ai pas reconnu. Pour toujours, il aura le visage de nos vingt ans. Pour toujours, il restera vivant… dans un roman, même si celui-ci n’est pas (encore) publié.

Le cahier rouge dans lequel je prends des notes, ça raconte tout et rien.
Ça raconte la lenteur, la douceur. Le contraire de la vitesse, celle qu'on se sentait obligé de prendre pour travailler, pour rouler, pour parler, pour vivre avant de mourir.
Juste le plaisir de lire, de se lever tard, d’écouter un film, de sortir, de rêver à une «île ourlée de sable».
Ça raconte les morts, mais surtout les vivants.
Ça raconte aussi les personnages. Comme Sarah et son amoureuse.

Et vous, quel roman vous faire revoir vos passions, vos amours, votre vie?