samedi 21 mai 2016

Un « Tu » puissant et percutant

Vous ne me croirez pas, ça m’intimide d’en parler. 
— Parce que tant d’autres en ont déjà fait l’éloge, il suffit d’écrire le titre du livre, et ajouter «blogues», au besoin pour voir l’abondance des appréciations sur le roman La femme qui fuit. Qu’aurais-je à rajouter de plus ou même de différent? 
— Parce que plus un livre me touche, plus j’aime, moins je trouve les mots pour en parler comme si je n’étais pas à la hauteur du sujet. 
— Parce que je retarde le moment d’en parler comme pour rester encore un peu entre les pages du livre. Dès que j’aurai fini d’en parler, comme une longue expiration, ce que j’ai ressenti s’évanouira-t-il? 
— Et bizarrement, parce que le livre n’était pas (et n’est toujours pas) disponible en numérique chez pretnumerique.ca je n’ai pu l’emprunter dès sa sortie, j’ai attendu que ma nièce me passe son cadeau de Noël. Un plaisir d’autant attendu que le ravissement en fut décuplé. Doublé du bonheur de tenir dans ses mains ce format 4 sur 8 que j’aime tant.

J’ai attendu un peu pour voir si le besoin d’en parler allait décroître. Eh non! Donc, impressions.

Un roman qui commence par « La première fois que tu m’as vue, j’avais une heure. Toi, un âge qui te donnait du courage. » 
Qui fait l’unanimité chez les chroniqueurs, blogueurs, lecteurs de tous les milieux
Qui tient plus que les trois mois habituels sur les tablettes des librairies
Qui remporte des prix
Qui parle d’un temps dont j'entendais parler dans ta jeunesse
Où il est question de peinture, de poésie, mes arts favoris… Qui m’a rendue curieuse des tableaux et des poèmes de Suzanne Meloche d’abord, et de ceux des Borduas, Barbeau et de quelques autres que j'avais un peu oubliés.
Qui me rend curieuse de cette Manon Barbeau qui m’a tant impressionnée quand j'ai partagé avec elle des ateliers de théâtre, alors que nous avions toutes deux seize ans…
Qui traite de la liberté, de l’abandon, des femmes, sujets qui me touchent, qui m’interpellent…
 
Je dis souvent que je ne lis pas comme les autres parce que je prétends être auteure. J’ai peur des mots des autres. Du doute qu’ils glissent en moi. En fait, je devrais cesser de radoter à ce sujet, je me suis renforcée au fil de mes lectures et de mes écritures, je sais maintenant qu’ils me font plutôt du bien, les mots des autres. Et je suis capable d’admirer, capable d’aimer sans me sentir rejetée ou me considérer nulle. Et puis finalement chacun lit et réagit avec son vécu, son expérience, ses yeux de professeur ou de cinéaste ou d’écrivain ou de femme ou d’homme. Je l’ai bien vu en lisant les blogues au sujet de ce livre.

Je voulais lire La femme qui fuit pour l’histoire, pour savoir en quoi ce roman était exceptionnel. Qu’on me raconte le temps du Refus global, qu’on m’explique le choix de Suzanne Meloche d’abandonner ses enfants. Ce que j’ai finalement aimé c’est le style, les chapitres courts qui donnent un rythme à la vie décrite, j’ai été atteinte par cette force des mots, par ce « Tu » employé, qui martèle chaque phrase comme un clou qu’on enfonce et qui fait mal. 
  • Présence fauve, saignante
  • Tu peins avec des griffes, la salive en écume, le geste en bataille. Tu déploies un cri rouge sur la toile humide.

J’aurais pu citer plusieurs phrases par page. J’ai quand même noté celles-ci :
  • Habiter l’instant
  • Un geyser dans le ventre
  • Ta calligraphie s’est ensauvagée
  • Tout de toi raconte un adieu
  • Il est effilé et se meut avec finesse. Il voudrait être l’ombre, mais capte malgré lui la lumière, qui se vautre paresseusement sur son corps anguleux.

Et j’ai reconnu l’époque de mes vingt ans quand les mots que j’écrivais déjà faisaient écho à ceux que les poètes et les femmes avaient le furieux besoin de cracher. Depuis, les miens se sont adoucis, mais il faut continuer d’entendre les cris des autres, des jeunes, des minorités, des intimidés, des abandonnés. Des femmes, encore.
On plonge dans les mots, on se les envoie sales et bruts, volatiles et mutilés, on les avale et les recrache, on les fait s’envoler, on les love, les caresse et les viole.
Les deux livres que j’ai lus en avril et mai ont tous les deux remporté le Prix des libraires : La femme qui fuit pour les romans québécois et L’amie prodigieuse pour le roman hors Québec. 
Un peu comme si j’avais gagné mes élections : mes deux livres préférés pour l’année 2016.

Pour voir ou revoir le film de Manon Barbeau : Les enfants de Refus global.

7 commentaires:

  1. Il est sur ma liste, maintenant, c'est devenu une urgence. Vais revérifier le numérique au cas où... Merci Claude

    RépondreEffacer
  2. Toujours pas de numérique hier, pourtant pas du Léméac. J'ai vérifié Marchand de feuilles a tout de même quelques titres.

    RépondreEffacer
  3. Je l'ai aussi beaucoup aimé, l'histoire et l'écriture magnifique. Les honneurs mérités.

    RépondreEffacer
  4. Je viens de l'acheter... Je vais le lire sous peu! Merci pour ce billet qui m'a donnée envie de plonger dans cet univers!

    RépondreEffacer
  5. oui oui oui! Claude, moi aussi je viens de le finir. Et j'ai BEAUCOUP beaucoup BEAUCOUP aimé. J'ai vu Anaïs Barbaud-Lavalette aux Correspondances d'Eastman et j'ai admiré son charisme, son éloquence, son authenticité. Une belle jeune femme, dans tous les sens du mot.
    Merci Claude pour ton billet, qui rend bien hommage à son livre!

    RépondreEffacer